engager la nation anglaise à bien examiner sa position et à éviter autant que possible les horreurs de la guerre.
On essaie d’insinuer que M. Cobden ne veut pas rester éternellement sur le terrain de la prédication et de la théorie.
Il prétend aborder de front la pratique ; c’en est effet le devoir d’un apôtre aussi profondément convaincu que lui.
M. Cobden se propose donc de former incessamment le régiment des amis de la paix dont il sera tout naturellement le général en chef.
11 est en train de faire fabriquer chez les marchands de plâtres de la Cité une foule de petits abbés de Saint-Pierre que chaque soldat de ce régiment devra poser sur son bennet de coton comme un symbole de ralliement.
Les amis de la paix commandés par M. Cobden et vêtus de feuilles d’olivier et de rubans roses comme de jeunes agneaux commenceront par se rendre en Crimée pour y éteindre à tous prix les feux de la guerre.
Ils adresseront en passant une petite semonce modérée à la Prusse pour l’engager à tempérer ses élans et a ne pas trop se livrer à celte fougue si éion- nament belliqueuse dont elle a fait preuve depuis le commencement de la guerre.
Ensuite, le régiment des amis de la paix, procédant à l’instar des anciennes croisades, se rendra sur le territoire russe, là où les armées sont en présence et s'apprêtent à se porter des coups décisifs. Posons la scène :
Toutes les mèches sont allumées, les tambours retentissent, l’artillerie commence la grande musique, une bataille est sur le point de s’entamer. • Une phalange de messieurs avec des lunettes bleues s’élance sur le terrain où les deux armées vont se mesurer.
— Nous sommes le régiment de la paix, s’éerient- ^iis, qu’aüez-vous faire, malheureux, vous massacrer, vous anéamir !... La guerre n’est plus aujourd’hui qu’une utopie rétrograde, un mauvais rêve des anciens jours... bas les armes 1 Ce discours que M. Cobden prolongera auiant que possible sera suivi sans doute d’une forte distribution de bavaroises au lait, de carafes d’orgeat, de potages au lait d’amande que les membres du régiment de la paix feront circuler dans les rangs des deux armées pour leur inspirer des sensations douces et pastorales.
Ces moyens-là ne peuvent manquer d’amener très prochainement cette grande accolade entre la Russie et bs puissances occidentales que M. Cobden provoque depuis longtemps par des moyens si
éminemment sérieux et pratiques.
, Arnould Fremy.
LE CRÉDIT AUSTRO-MOBILIER.
Monsieur le rédacteur,
Vous avez annoncé hier, dans votre article sur le Crédit mobilier, que l’Autriche allait être dotée enfin d’un de ces établissemens modèles.
Ce qui était vrai hier pourrait bien ne plus i’être aujourd’hui.
On assure que M. de Rothschild, fondateur de la nouvelle institution, est parti ce matin pour Vienne, et le bruit court que le Crédit austro-mobilier veut donner sa démission.
Cette nouvelle, monsieur le rédacteur, a jeté la consternation parmi tous les industriels de la monarchie autrichienne. Nous comptions tous sur le
Crédit mobilier pour doubler, triplé*, quintupler notre fortune en fort peu de temps.
Je suis fabricant de pipes en écume de mer et j’ai une vitrine à l’Exposition dont la commission se montre assez satisfaite. Je m’étais déjà entendu avec le Crédit mobilier pour jeter les bases d’un projet tendant à monopoliser l'écume de mer et à fusionner toutes les pipes en une seule compagnie qui aurait pris le titre de Compagnie du Crédit-Fumeur.
Cette compagnie, fondée au capital social de dix millions, aurait émis des actions pouvant réaliser une prime considérable à la Bourse.
Cette grande opération se trouve paralysée.
Voici les dépêches que la télégraphie électrique de Vienne nous a transmises aujourd hui :
Vienne, 2 heures.
M. de Rothschild a consenti décidément à fonder le Crédit austro-mobilier. Toute la ville est dans la joie. Les maisons seront illuminées ce soir.
Vienne, 3 heures.
M. de Rothschild refuse décidément de se charger de la création du Crédit austro-mobilier. Toute la ville est dans la consternation ; un grand nombre d’habitans parlent de prèndre le deuil.
Vienne, 4 heures.
Le Crédit austro-mobilier revient sur l’eau; M. de Rothschild se résigne à le fonder.
Vienne, 5 heures.
Il n’est plus question du Crédit austro-mobilier ; M. de Rothschild ne veut à aucun prix prendre cet étab issement à sa charge.
Vous comprenez, monssieur le rédacteur, qu’une telle incertitude ne saureit se prolonger plus longtemps. Si M. de Rothschild ne se trouve pas de force à fonder le Crédit mobilier autrichien, qu’il le dise, nous nous adresserons à d’autres ; on ne tient | pas ainsi pendant des mois entiers le hec dans l’eau à une foule de gens.
Si aujourd’hui même tout n’esl pas fini avec M. de Rothtéhild, nous sommes décidés à nous adresser à M- Péreire et à devenir la branche cadette du Crédit mobilier de Paris.
La toquade de la Presse, vous le savez, monsieur le rédacteur, est d’arriver à la neutralisation des mers.
Neutralisation ! neutralisation l La toquade du saint-simonisme est d’arriver à la fusion de tous les peuples par le Crédit mobilier et le percement de l’isthme de Suez.
La tendance du Crédit mobilier parisien est essentiellement sociale, palingénésique et humanitaire ; voilà pourquoi nous nous attachons à lui de préférence. Le Crédit mobilier autrichien tel que le comprend M. de Rothschild n’est qu’une vulgaire entreprise de banque, un placement de fonds plus ou moins lucrative, mais non pas une tentative de fusion universelle, un pas de plus dans la grande étape de la fraternité du capital.
Voilà ce que nous avons compris à merveille, nous autres fabricans de pipes en écume de mer; voilà ce que les autres industriels ne tarderont pas à comprendre.
Aussi serions-nous tous charmés queM. de Rothschild avouât son impuissance et donnât positivement s sa démission de Crédit mobilier.
L’Autriche se jetterait immédiatement dans les i bras delà France, et les deux peuples fusionnés tra- , vailleraient désormais ensemble au percement de ; l’isthme de Suez et de tous les autres isihmes qui font obstacle au progrès universel. l Joignez-vous donc à nous, monsieur le rédacteur, pour obtenir enfin la démission officielle de M. de î Rothschild. Vienne, grâce à la combinaison dont
nous parlons, deviendra une colonie de Paris. Les deux bourses réunies par l’électricité n’en feront désormais plus qu’une seule. Je n’ai pas besoin d’in- sister sur les avantages qui peuvent résulter d’un pareil arrangement.
Agréez, monsieur le rédacteur, l’assurance, etc.
■UN INDUSTRIEL AUTRICHIEN.
Traduit par
Taxile Delord.
LE SOMMEIL DU BRIC-A-BRAC-
Il me semble que la société des antiquaires de France manque à tous ses devoirs. A quoi songe-t- elle en ce moment? Que fait-elle? Ne s'est-elle constituée que pour se réunir tous les jours ou tous les mois dans une salle bien chauffée l’biver, soigneusement aérée l’été?
C’es la question que tout le monde s’adresse depuis que les progrès de nos armes en Crimée ont ouvert un nouveau champ d’étude et d’exploration à la science archéologique.
Or, il faut bien l’avouer. Depuis un an que la Crimée est ouverte, on y a vu des peintres avec des appareils photographiques, de célèbres virtuoses, des comédieus, des chanteurs, des artistes en tout genre, mais pas un seul archéologue. C’est une honte pour le grand nombre d’hommes forts sur le bric-à-brac que la France compte dans son sein.
Ils craignent donc de se mouiller les pieds et de s’enrhumer du cerveau 1 Je comprends à la rigueur qu’il ne se soient pas dérangés l’hi\er dernier. Les alliés n’avaient encore en leur pouvoir que le terrain sur lequel était établi leur camp devant Sébastopol : mais quel changement depuis le printemps !
Kertch nous a ouvert ses portes, Kertcli avecson musée, son tombeau et sa chaise de Mithridate ! Or, a-t-on vu un seul archéologue s’embarquer à Marseille sur un paquebot des Messageries impériales pour aller étudier sur les lieux ces divers objets de haute curiosité? Faisons-en le triste aveu, le bric-à-brac n’a encore brillé sur le paquebot que par son absence.
Kiuburn est tombé tout récérnment en notre pouvoir. C’est àKinburn que le général Souwarow fit ses premières armes, et qu’il chaussa pour la première fois ces fameuses bottes inventées par lui et qui devaient l'immortaliser non moins que ses victoires.
L’archéologie s’est-elle émue de la prise de Kin- burn plus qu’elle ne l’avait fait de la prise de Kerch?Et cependant il y avait quelques chances de retrouver dans les mines de Kinburn le patron taillé de la main même de Souwarow pour servir à la confection de ses bottes illustres.
Quand l’archéologie ne s’enthousiasme pas à cette pensée et que la chaise de Mitthridate la laisse froide, il n’y a plus à compter sur elle d’aucune façon.
C’est ici l’ocasion de constater la décadence de cette science depuis quelques années.
Vers la fin du règne de Louis-Philippe il y eut une grande querelle et presque une guerre civile entre les archéologues de la Bibliothèque royale et ceux du chapitre de Saint-Denis au sujet du fauteuil du roi Dagobert. Cette affaire fit assez de bruit pour que l’on s’en souvienne encore. Le gouvernement fut obligé d’intervenir pour mettre d’accord les deux partis. Tant de bruit pour un vieux fauteuil en fer, pour une antiquaille d’une authenticité douteuse ! Aujourd’hui on a sous la main la chaise et le tombeau d’un des princes les plus fameux des âges
