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LE GRELOT
ÉDITION DE LUXE
Prix d’abonnement ponr Paris et les départements
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Prix du numéro : 25 eent.
Adresser les demandes à M. Madré,
directeur-gérant, 20, rue du Croissant, à
Paris.
LETTRE DE POLICHINELLE
Français, mes frères,
Vous savez la nouvelle :
Vous venons de prendre notre revanche.
Berlin est dans la consternation.
Bismark a brisé de colère sa grande chope
des dimanches; l’Allemagne frémit et l’Eu¬
rope flous regarde avec admiration.
Sedan est effacé !
Les cinq milliards sont oubliés, et Guil¬
laume, dans son désespoir, vient de casser le
grand ressort d’une excellente pendule qu’il
nous avait... empruntée.
— Bah!
— Sans doute.
— Et comment cela?
— Boïard est vainqueur !
— En vérité !
— C’est comme j'ai l’honneur de vous le
dire.
— Et c’est au général Boïard que nous de¬
vons ce magnifique succès?
— Vous prenez Boïard pour un général ?
— Dame!... vous parlez de revanche, de
victoire... Il me semble que...
_Tâchez, en vous regardant dans votre mi¬
roir, de n’y pas rencontrer un imbécile, mon
bon ami.
_ Hein !
— Boïard est un cheval.
— Un cheval ?
_Tout simplement.
_Et c’est un cheval qui a fait tout cela?
—, Il a fait bien plus encore... il a gagné le
prix de cent mille francs.
— Tiens! tiens! tiens!
_Ah ! ça été une belle fête, allez, que la
fête de dimanche dernier! Et rien que d’y
penser, je me sens encore les yeux humides
d’attendrissement.
— Vraiment !
— La France est décidément la grande na¬
tion !... Si vous saviez le coup d’œil que pré¬
sentait le champ de courses !...
— Contez-moi donc cela.
— Ah 1 mon ami, les plus beaux jours de
l’empire sont revenus!... Vous croyez peut-
être que quelqu’un se souvient encore des
malheurs effroyables de ces trois dernières
années? Je-t’en souhaite !... 11 n’est plus ques¬
tion de rien. On vous a peut-être dit : « Voilà
un peuple que l’Allemagne a tellement secoué
avant de s’en servir, comme la plus vulgaire
potion du plus vulgaire pharmacien, que ça
lui a fait changer un peu ses habitudes. On lui
a mis tant de pjpmb dans la poitrine qu’il lui
en est entré quelques grains dans la tête. »
On vous a parlé de résurrection, de renais¬
sance des mœurs, de beaux serments faits sur
l’autel de la patrie ensanglantée.
Ah ! bien ouichel
Ce sont les journalistes qui ont fait courir
ces bruits-là.
Et encore, pas tous !
Nous sommes retournés au même point....
heureusement pour le commerce... et pour les
films publiques.
Le seul progrès réel qui ait été accompli,
c’est que les petits crevés ont disparu.
— Enfin !
— Oh ! ne vous pressez pas de vous réjouir...
on les a remplacés par les gommeux.
— Les gommeux?
— Oui. Et je vous réponds que nous n’avons
rien perdu au change.
Au contraire.
Donc, dimanche, devant les yeux des am¬
bassadeurs des grandes puissances, accourus
tout exprès pour jouir de ce beau spectacle,
Paris a étalé ses nouvelles splendeurs.
Jamais, entendez-rous bien, jamais, même
à la plus belle époque de notre prospérité, on
n’avait vu une foule plus nombreuse, plus bête,
plus ridicule, plus ardente au plaisir, plus
dévorée de la fièvre de l’or gagné ou perdu en
un tour de main.
Les chemins de fer regorgeaient.
Les bateaux à vapeur vomissaient des car¬
gaisons de parieurs.
Les fiacres ne savaient plus à qui entendre.
C’était superbe !
LE GRELOT
Et si vous aviez fait comme moi un tour sur la
pelouse!..c’est là que vous auriez été fier d’être
Français en regardant les filles qui s’étalaient,
retour du troittoir I
Jamais, je ne vis luxe plus insolent, folie de
dépravation plus furieuse, toilettes plus in¬
sensées, maquillage plus dégoûtant.
Spectacle magnifique!
Le commerce allait-il assez, grand Dieu !
Et quelle joie ! quels cris! quel délire!
Ce que c’est que de s’être un peu régénérés,
pourtant !
J’ai vu là des femmes de bourgeois dont les
maris gagnent six mille francs par an, qui
avaient sur elles pour deux mille écus de den¬
telles.
On sait où elles se fournissent...et leurs
maris mieux que personne ; mais c’est là le
beau d’un peuple qui se corrige sérieusement,
c’est de se faire un cœur qui ne regimbe pas
au cocuage, et un front qui, malgré les cornes
dont on le surmonte, ne rougisse plus.
Ahl Parisiens, mes amis, vous allez encore
mieux que M. de Bismark ne l’aurait cru 1
Il n’aurait pas pensé à une reprise si prompte
des affaires.
Mais ces Allemands sont d’un naïf!
Crève donc, société ! comme disait le mar¬
quis de la Seiglière.
Crève donc !
Tu ne l’auras pas volé !
NICOLAS FLAMMÈCHE.
L4 CURÉE
Il y a des gens dont la naïveté est à dorer
sur tranche !
Les rédacteurs du Français, par exemple!
Un aimable gendelettre de cette feuille peu
lue, mais supérieurement assommante, a lâ¬
ché, il y a quelques jours, une boutade vio¬
lente contre le>s juges de paix républicains
assez effrontés pour n’avoir pas encore donné
leur démission depuis le 24 mai.
Conçoit-on une impudence pareille?
Ces juges de paix ne reculent devant rien !
Ils restent là devant toute la terre, et ne
parlent pas de s’eu aller!
Le petit Français n’est pas content.
Jusqu’à présent, on avait toujours cru que»,
pour être juge de paix, il suffisait d’avoir une
connaissance un peu étendue des codes, un
caractère respecté, assez d’adresse pour faire
comprendre aux plaideurs qu’on ne va jamais
devant les tribunaux sans y laisser un peu de
sa laine.
Il paraît que maintenant, depuis le 24 mai,
ce n’est pas assez :
Pour être juge de paix, il faut être batbiste.
Pour être juge de paix, il faut être gouver¬
nement de combat.
Vraiment, la prétention de ces pierrots-là
commence à dépasser toutes les limites per¬
mises.
Pour peu que l’on continue de cette sorte,
il n’y aura plus de raison pour que cela s’ar¬
rête :
Un de ces jours, nous verrons des journaux
s’écrier :
« Comment! mais Visautrou n’est pas légi¬
timiste, comment pèrmet-on à un scélérat de
cet acabit de donner des lavements à ses com¬
patriotes! »
Avant d’être marchand des quatre saisons,
on sera obligé d’aller jurer entre les mains du
petit Français que la République est le gou¬
vernement qui vous « dégoûte le plus, » comme
dit le jeune Cassagnac, qui n’est pourtant pas
dégoûté pour peu de chose, car je sais bien
que, moi, l’Empire me fait lever le cœur, tan¬
dis que lui l’avaie à n’importe quelle sauce.
Si l’on veut s’établir fabricant de chaînes de
sûreté ou de crachoirs hygiéniques, il faudra
faire une profession de foi conservatrice, pro¬
duire un billet de confession et faire certifier
par les marguilliers de sa paroisse qu’on a fait
le pèlerinage de Chartres 1
Eh bien, qu’on livre la France à ces gail¬
lards, et avant un mois d’ici, je vous réponds
que ce sera du propre.
HOMO.
L’ENVERS
Î>E
L’HISTOIRE CONTEMPORAINE
(Le théâtre représente l’intérieur du boudoir d'une j
cocotte rousse trop connue maintenant comme I
actrice pour oser encore solliciter une place de |
première-déshabillée au théâtre des Bouffes- {
Parisiens. — Sur la toilette sont rangés en
ordre de bataille quantité de pots de rouge, de
blanc, de bleu, etc., de flacons de toutes les es¬
sences dont Rimmel est ou n’est pas l’inventeur,
de brosses, de limes, de fausses nattes , et géné¬
ralement de tout ce qu’il faut pour plaire aux
jolis gommeux. — Sur une chaise longue, ins¬
trument de crimes célèbres, traîne un numéro
du Pays. — Au moment où le rideau se lève, la
déesse du lieu livre aux doigts intelligents de son
coiffeur son opulente chevelure carotte.—Comme
il serait contre toutes les règles du respect que
nous devons à nos maîtres passés et futurs de
mettre des noms propres au front des personna¬
ges de cette comédie, tout intime, nous ne nom¬
merons la dame que Pécora.)
PÉCORA.
Eh bien, Arthur?
ARTHUR.
Certainement, médéme, je continue.
PÉCORA.
Et tout s’est passé sans difficulté ?
ARTHUR.
Sans difficulté aucune, médéme... On lui a
dit tout simplement : « Dis donc, ma petite
vieille, il commence à y avoir rudement long¬
temps que tu te mets les côtes en long dans
ton fauteuil ; si tu t’ôtais de là, que nous nous
y mettions! »
PÉCORA.
Et il s’est ôté ?
ARTHUR.
Sans souffler mot. Du reste, médéme le sait
mieux que personne, puisque c’est à cet heu¬
reux événement que nous devons le plaisir de
revoir médéme.
PÉCORA.
Oui, le polisson m’avait défendu de me pro¬
mener autour des Tuileries.
ARTHUR.
Hélas ! médéme peut être bien sûre qu’on
en a été triste au moinç trois jours, dans le
monde du lac.
PÉCORA.
Oui, je sais, ça a fait sensation... mais ma
rentrée n’en sera que plus belle, car je leur en
prépare une surprise de ma façon.
ARTHUR.
Vraiment!médéme. Y aurait-il indiscrétion
à demander à médéme...
PÉCORA.
Allons donc, tu blagues !... Écoute : tu sais
que pendant mon absence forcée, je n’ai ja¬
mais cessé de voir le prince.
ARTHUR.
Oui, médéme, par les journaux... Ah! le
gouvernement avait été aussi bien cruel pour
lui.
PÉCORA.
Eh bien, il va arriver aujourd’hui.
ARTHUR.
Aujourd’hui... ah! quel bonheur!... mais
en êtes-vous bien sûr, méâéme?
PÉCORA.
Je l’attends d’un instant à l’autre.
ARTHUR.
Le décret d’expulsion?...
PÉCORA.
Zut... il n’existe plus, le décret d’expulsion.
(En ce moment, on entend gratter à la porte.)
PÉCORA.
C’est Jui... Entrez !
(Un homme d’une corpulence presque aussi respec-
pectable que celle de M. Batbie entre, le chapeau
sur la tête, comme s’il entrait chez lui. Pécora
repousse vivement Arthur et se précipite dans
les bras du gros homme.)
PÉCORA.
Ah! mon prince !
LE PRINCE.
Oui, poupoule, c’est moi!... j’arrive à l’ins¬
tant 1
PÉCORA.
Et votre première visite...
LE PRINCE.
Est pour vous, naturellement... car, tu com¬
prends... (Il lui parle bas à l’oreille : ce qu’il lui
dit, nul homme au monde ne le sait, si ce n’est
peut-être Henri Delaage par l'entremise de son
esprit frappeur).
pécora, à mi-voix.
Oui, oui, je vais lui dire de s’en aller. (Haut.)
Arthur 1...
ARTHUR.
Médéme!...
PÉCORA.
Voulez-vous aller voir au Moulin de la Ga¬
lette si j’y suis ?
arthur, avec un profond salut.
Certainement, médéme.
pécora
Allez, il n’y a pas de réponse.
(Arthur sort. Pécora et le prince restent seuls.)
»lx minutes d’entr acte
(Quand le rideau se lève de nouveau,Wécora et
le prince occupent encore la scène, où se dresse
encore le même décor.)
pécora
Là, maintenant, j’espère que vous allez ré¬
pondre à mes questions.
LE PRINCE
M’y voilà.
PÉCORA
Suivez bien mon raisonnement.
LE PRINCE
Je ne le lâche pas d’une semelle.
PÉCORA
Voici : Nous sommes maintenant libres; le
gouvernement est tombé les quatre pattes
en l’air et s’est cassé les reins ; tous les bons¬
hommes qui nous turlupinaient sont collés
sous bande ; nous pouvons agir.
LE PRINCE
C’est ça, agissons !
PÉCORA
Oui, vous dites : Agissons ! Mais quand le
moment sera venu, vous ferez votre lâcheur
comme toujours.
LE PRINCE
Mais non, ma biche chérie...
PÉCORA
Je ne suis pas votre biche chérie tant que
vous n’aurez pas fait voir que vous m’aimez
sérieusement.
LE PRINCE
Oh ! pour ce qui est de t’aimer, tu sais !...
PÉCORA
Bien vrai ?
LE PRINCE
Bien vrai, parole d’honneur !
Pendant ces dernières paroles, Pécora a pris
dans un tiroir un pistolet d’enfant de treize sous
qu’elle a eu soin de dissimuler aux regards du
prince, et elle y a mis une amorce. Puis, tandis
que le prince regarde la photographie du cheval
qui a gagné le dernier Derby ; elle s’approche de
lui sur la pointe du pied, et lui fait partir l’a¬
morce aux oreilles. Le prince saute en l’air à trois
pieds au-dessus du plancher , devient pâle comme
la mort et se met à trembler de tous ses membres.)
LE PRINCE
Grâce ! grâce l
PÉCORA
Comment, cornichon que vous ôtes, vous
avez peur d’un jouet d’enfant!... Que sera-ce
donc quand il vous faudra voir de près des
armes véritables !... Vous tremblez pour un
hochet comme celui-ci. (Elle dirige sur lui le
canon du pistolet.)
LE PRINCE
Dites donc, pas de blague, hein ! il n’est
plus chargé, hein ?
PÉCORA
Non, il n’est plus chargé; mais, dites-moi,
sont-ce là vos bonnes résolutions?... Nous
ne sommes pas à Sébastopol, ici !
LE PRINCE
Je vas te dire : Quand le moment sera venu,
je te donnerai la direction des affaires, parce
que, toi, ça te connaît...
PÉCORA
Ah ! ah !... Au fait, j’aime autant ça... je
ferai mon coup d’État toute seule !
le prince, ravi de voir sa proposition acceptée.
Et, dis donc , comme ça, la France n’aura
rien à dire. Quand on t’aura vue si brave, tu
passeras comme une lettre à la poste.
PÉCORA
Ça y est!... Tu peux commander les ta¬
pissiers pour Notre - Dame. Je te réponds
qu’on nous couronnera avant peu. Je ne fais
qu’un saut du trottoir sur le trône. Vive la
joie elles pommes de terre!
LE PRINCE
Après tout, n’est-ce pas, il y en a eu de pires
que toi.
PÉCORA
Un peu, que je te dis !... Et maintenant des
pattes, mon petit; va emprunter tes vingt-cinq
millions à la Banque; sinon, tu sais, rien de
fait !
LE PRINCE
Oh! là, là! Vois - tu le peuple français
criant • Vive Pécora! vive Beau-Michetî
P.P G
L'OPPOSITION
Les feuilles sans lesquelles la famille, la re¬
ligion et la propriété s’écrouleraient comme
des châteaux de cartes, ne laissent plus écla¬
ter aussi franchement leur joie sans nuages
des premiers jours.
Et ce n’est pas sans motif.
Est-ce que le gouvernement de leur cœur,
— ce gouvernement qui devait faire entrer le
parti conservateur dans la terre promise de
l’autorité absolue, — est-ce que ce gouverne-