Confisquons, messieurs, confisquons
Je ne sais vraiment pas pourquoi l’honorable garde des sceaux, qui doit être un homme lettré et connaissant sa grammaire française, s’obstine à appeler le projet qu’il a l’intention de soumettre à l’Assemblée ;
Projet de loi sur la presse.
11 est certain que dans plus ! eurs cas, sur veut dire à propos ou touchant.
Par exemple : Conférences sur THistoire de France.
Cela signifie qu’on va parler de ce qui s’est passé dans ce beau pays auquel nous devons M. de Lorgeril et le citoyen Baze.
Mais dans le sujet qui nous occupe, sur me paraît absolument détourné de sa véritable signification.
Le véritable mot que M. le garde des sceaux eût dû employer, c’est contre.
Projet de loi contre la presse.
Rien n’est plus facile à prouver.
Et je le prouve.
Désormais, en effet, si ce bienheureux projet était adopté dans tous les articles, le dernier des journalistes serait assimilé au pire . des malfaiteurs.
Je ne dirai rien de l’article 1 er qui interdit toute discussion tendant à attaquer la forme et le principe du gouvernement républicain.
Il est bien certain que la République n’a pas le don de plaire à tout le monde.
Mais P’Empire non plus ne plaisait pas à tout le monde, lorsqu’il est sorti de cette magnifique épopée que l’on appelait le Deux-Décembre.
Il n’en est pas moins vrai que force a été à la France de supporter les conséquences de cet audacieux tour de passe-passe, sans en discuter la légitimité.
Les bonapartistes auraient donc mauvaise grâce à se plaindre qu’on leur rendît la mon- , naie de leur pièce :
Tu l’as voulu, ne t’en plains pas, comme dit la chanson.
j Mais à l’article premier succèdent un cer- ' tain nombre d’articles qui ne me paraissent ! pas d’une équité parfaite.
Nous avons l’article 3, entre autres.
L’article 3 punit la publication des fausses nouvelles. Bon.
Mais qu’est-ce que vous appelez une fausse nouvelle ?
Où commence, où finit une fausse nouvelle ?
Jg sais une foule de fausses nouvelles qui se trouvaient les plus vraies du monda, mais que le gouvernement qualifiait de fausses, parce qu’elles contrecarraient sa politique ou ses projets.
Qui sera juge, en ce cas ?
Je sais bien que s’il arrivait jamais un jour au Grelot d'avancer que le petit père Baze a un bon caractère et qu’il est devenu la douceur même, le délit de publication de fausses nouvelles nous serait immédiatement et justement applicable.
Mais dans cent mille autres cas, la chose serait fort difficile à prouver et laissée tout à fait à l’appréciation de qui?... delà partie qui a intérêt à trouver faux ce que vous êtes sûr d’être vrai. \
Donc, à revoir l’article 3.
Maintenant je passe à l’article S.
L’article 5 traite de l’interdiction sur la voie publique.
Nul journal ne pourra être interdit plus d’un mois.
AhI... je respire!
Et encore, cette condamnation ne pourra être prononcée que dans l’année qui suivra une précédente condamnation pour crime ou pour délit.
Sauvés, mon Dieu!... Décidément, ce garde des sceaux est un père pour les journalistes !
Oui, mais — attendez, il y a un mais/
Mais il est facile do comprendre que si le ministère de l’intérieur a besoin, pour une raison ou pour une autre, que ledit journal disparaisse pendant un certain temps sur la voie publique, il ne lui sera pas fort difficile de lui trouver un petit délit quelconque qui lui permettra immédiatement, sitôt ledit délit constavé, de...
Vous y êtes, n’est-ce pas?
Bien.
Maintenant, arrive la fameuse question de l’état de siège.
L'état de siège est levé!
Ah! ah!
Mais il est rétabli sous une autre forme.
Tiens, tiens!... c’est décidément un fort habile homme que M. le garde des sceaux!
Voilà la chose.
Un article de cet amour de loi laisse au gouvernement le droit d’interdire dans les quatre départements de la Seine, de Seine- j et-Oise, du Rhône et des Bouches-du-Rhône, j les journaux qui... les journaux que...
Parfait !
LE «RELOT
C’est-à-dire que la confiscation, supprimée de nos Codes, est rétablie au profit des îour- nalistes.
Voilà qui est flatteur pour nous!
L’empire avait mis à la mode la célèbre phrase : — Circulons , messieurs, circulons!
Qui avait eu, on se le rappelle, un assez joli succès.
M. Dufaure , ministre républicain , y apporte une modification des plus ingénieuses, et s’écrie :
— Confisquons, messieurs, confisquons l
Nous espérons que la voix de M. le garde des sceaux, sj éloquente qu’elle puisse être, ne sera pas entendue de la partie vraiment libérale de l’Assemblée.
Serons-nous donc toujours des enfants et marcherons-nous toujours avec des lisières?
Que diable! qu’on nous laisse aller un peu seuls !
Quand nous nous serons faits deux ou trois bosses au nez, l’apprentissage sera fini et nous saurons éviter les faux pas.
Ou, alors, supprimez les journaux... carrément. Ce sera plus simple.
NICOLAS FLAMMÈCHE.
M. CHEVILLARD
Au moment où se déroule, devant les tribunaux, cette ridicule affaire des photographies spirites, nous avons pensé faire plaisir à nos lecteurs, en leur donnant en première page, la charge de M. Chevillard.
Collaborateur estimé de plusieurs journaux scientifiques, auteur d’un traité de géométrie descriptive, et d’un autre traité de perspective fortnpprécié, professeur attaché depuis quinze ans à l’Ecole nationale des Reaux-Arts, chevalier de la Légion d’honneur en récompense des services rendus par lui à nos jeunes artistes, M. Chevillard aurait assurément pu se contenter de cet honorable bagage ; mais, chercheur infatigable, ces titres à la reconnaissance publique ne lui suffisaient pas, et il est de l’avis de ceux qui ne croient avoir jamais assez fait pour leurs semblables, lorsqu’ils n’ont pas donné tous leurs soins et tout leur temps, lorsqu’ils n’ont pas sacrifié toute leur force et toute leur intelligenee, pour le bien général.
Une occasion se présenta, il y a quelques années, qui lui permit de satisfaire sa passion de ehercheur.
Le spiritisme, ce phylloxéra de l’intelligence, venait de faire irruption en France.
Les docteurs en médecine et les savants haussaient les épaules, déolarant absolument stupide cette sorte de croyance.
Et pourlant,— fàeheuse parenthèse à ouvrir,— plusieurs d’entre eux, que nous pourrions nommer, devinrent adeptes de cette nouvelle religion, mais, hâtons-nous de le dire, ne l’osèrent avouer.
M. Chevillard, seul convaincu de la fausseté du merveilleux, que le simple hon sens suffisait à nier, résolut d’écraser le spiritism°, cette source d’imbécillité et de folie, non par un scepticisme qui ne prouve rien, mais à l’aide de preuves.
Ses consciencieuses recherches furent heureusement couronnées de succès, et, grâce à l’étude approfondie des causes physiologiques des phénomènes, il parvint enfin à démontrer, à prouver l’absence de tout surnaturel que l’ignorance seul pouvait faire admettre. Des savants distingués d’Europe ont applaudi à son ouvrage : Études expérimentales du fluide nerveux ; solution du problème spirite.
Ses conférences au boulevard des Capucines et les nomhreux articles publiés sur son ouvrage dans VÉvénement, le Moniteur, le Pays, la Petite Presse , la Revue médicale (croyons- nous), etc., n’ont assurément pas été sans influencer la justice à propos du sieur Buguet,
3 ui allait jusqu’à vendre des photographies ’ esprits , profession dont il expliquera bientôt, si ce n’est fait déjà, toute la moralité devant le tribunal.
Une caricature en paiement d’un tel service rendu à la société, ce n’était vraiment pas trop.
Finissons par une petite réclame en faveur du collaborateur et ami du Grelot, Charles Leroy, qui a été l'un des premiers à propa» ger la découverte de M. Chevillard, dans ses Lettres aux spirites , publiées dans le Tintamarre, et aussi pour la guerre acharnée qu'il fit à cet exploiteur qui dépouillait si gaillardement les gens à l’aide de ses photographies falsifiées. X. X,
Pauvre homme !
Voilà la cour des comptes qui veut due, sous deux mois, il donne l’emploi de 400.104 f. hl c. qu’il s’est fait délivrer au moyen de j mandats fictifs, et qui ont été dépensés, on j ne sait trop à quoi, — ou plulôt si, on ne le s sait que trop 1
J Pourquoi s’acharner sur ce malheureux! j II a fait des virements, — il a employé une , «comptabilité occulte», dit la cour des I comptes, — il a facilité, dit-elle encore, des : « perceptions irrégulières », — soit 1 Mais est-il le seul?
Pourquoi s’en prendre à lui, en particulier, et uniquement à lui!
Eh! parbleu! il n’en manque pas de ces gaillards qui sous l'empire ont fait des virements, de la comptabilité occulte et des perceptions irrégulières,
Et cependant on les laisse parfaitement tranquilles!
Ils mangent leurs rentes,
Prennent du ventre,
Distribuent des photographies du jeune homme et des brochures d’Evariste Bavoux,
Pistonnent les gardes champêtres
Et n’ont pas peur des gendarmes 1
Pourquoi donc ne leur dit-on pas également deux mots !
C’est odieux de tout faire retomber sur ce pauvre Janvier!
S’il avait opéré sur des millions au lieu d’opérer sur quelques milliers de francs, M. de Broglie lui demanderait peut-être son appui dans le département de l’Eure, et on ne troublerait pas plus sa digestion qu’on ne trouble celle de M. Haussmann,
Allons !
Qu’on lui pardonne!
Une autre fois il ne se trompera plus!
ZED,
PICK-POCKET CLUB
DIALOGUE DES MORTS.
Imité de Lucien (pas Comporte,— l'autre).
La scène se passe aux Champs-Êlysées, mais pas dans le coin de Socrate. — L'endroit où a lieu la conversation qui suit est planté d’arbres, il est vrai, comme l’autre, mais derrière chaque arbre est posté un assassin, et, comme h Styx coule en contre-bas de la promenade , on y jette les passants attardés. — Un certain nombre d’hommes à figure sinistre s’entretiennent avec animation : Barabbas, Cartouche, Lacenaire, Mandrin et quelques autres illustrations judiciaires ont, en effet, formé depuis peu de temps une « société d'agrément, » comme on dit à Bruxelles, afin de charmer les lotsirs dont ils jouissent dans l'autre monde.
•— Tandis qu’ils causent, un individu, qui semble avoir un faux-nez, rôde autour d'eux et se rapproche insensiblement de leur groupe. — On ne fait pas d'abord attention à lui, et il commence à prêter d la conversation une oreille attentive.
jean niROUx. — J'ai été fauché, c’est vrai, — mais c’est égal, c’est un petit métier bien agréable !.„ Quelles noces, mes enfants, quelles ripailles!... Et avec ça, pas trop fatigant !... Quand on avait estourbi un panthe assez douillard, OU pouvait se reposer pendant des semaines entières!... J'en ai-t-y grinchi de cette braise, bon Dieu! j’en ai-t-y grinchi!
l’inconnu qui semble avoir un faux nez.— La belle affaire!
mandrin. — Moi, je peux dire que je me suis bien gobergé pendant ma vie.., Les coups que j’ai faits, c’est épatant! Je suis sûr que j’ai bien volé pour cinq cent mille livres, — et si on n’était pas venu me saisir sur un territoire étranger (car ces gouvernements ne respectent rien!), je suis certain qne je serais arrivé un jour au million.,.
l’inconnu. — Quelle misère! j lacenaire. — Qui, Mandrin, mais vous vous ‘ exposiez trop... vous aviez trop de monde avec vous... Quand on veut n’être point pris, il faut opérer tout seul... Voyez, moi, j’ai commis je ne sais combien d’assassinats sans qu'on ait jamais eu le moindre soupçon sur i moi, — et je n’ai été arrêté que t«ut a fait par • hasard,.. Aussi, j’en ai fait de ces afi’aires,
1 Dieu merci ! et je n’ai jamais été malheureux!.,. Je me suis joliment amusé , car, de mon temps, le métier était bien meilleur encore que du vôtre ! l’inconnu. — Pauvre ami !
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Vous l’avez deviné, hein! C’est Janvier de la Motte !
jean hiroux, bas à. Mandrin , — Dis donc, eh! Mandrin, qu’est-ce que c’est dono que ce particulier-là? — il me fait l’effet d'une mouche...
mandrin. — Il a, ma foi, i’air d'un cogne!...
U leur ressemble comme deux gouttes d’eau ! jean hiroux.— Faut F surveiller! i
cartouche. — Oh ! tout ce que vous avez fait, je l’ai fait aussi, — et de l’argent, j’en ai gagné autant que vous tous ensemble !... Car, moi, je ne m’amusais pas à faire des vols de mouchoirs, je ne m’adressais que là où il y avait au moins dix ou quinze mille écus!... Aussi, on vivait!... — et les rôtisseurs n’avaient pas assez de poulets pour ma bande et pour moi 1
l’inconnu, avec dédain. — C’est à en hausser les épaules!
un chauffeur. — Moi, je puis dire que j’ai fait une fois un joli coup... Un beau jour, j’appris que le propriétaire d’un château voisin de ma ferme venait de recevoir le prix d’une de ses propriétés qu’il avait vendue deux cent mille francs... La nuit suivante, je m’introduisis avec mes hommes chez ce vieil avare, qui vivait avec un seul domestique aussi âgé que lui... Nous les liâmes tous les deux sur des chaises , mais , là , solidement, et nous commençâmes à leur chauffer les pieds!... Le maître se laissait griller dur et ferme, — mais le domestique, qui n’avait pas comme l’autre à défendre son argent, n’avait pas senti les premières ampoules qu’il chantait comme le curé à vêpres!... «Nous ne savons rien, hurlait toujours le maître, nous ne savons pas ce que vous voulez dire! » Mais l’autre: « Détachez-moi, s’écra-t-il, l’argent est dans le fond du tonneau qui est au bas de l’escalier de la cave ! » l’inconnu. — Enfantillages ( un caissier. — Sans doute, sans doute, vous avez tous vos mérites, mais moi j’ai été plus malin que vous!... Moi, sans risquer ni mal, ! ni douleur , ni potence , ni guillotine , mais seulement quelques petites années de prison, je partis un beau jour pour l’Amérique avec quinze cent mille francs !... Est-ce une affaire, cela, oui ou non?...
l’inconnu. — Tout ça, c’est ce qu’on appelle des fariboles !
jean hiroux. — Eh ! Mandrin, dis donc, le piges-tul... Il a l’air de se moquer de tout le monde et de trouver que tout ce que nous . avons fait, c’est de la saint Jean !... Je crois que c’est un agent provocateur! mandrin. — Je le crois aussi.
jean hiroux. — Du reste, tu vois bien, il a un faux nez 1
mandrin. — C’est, nom d’un chien, vrai,— il a un faux nez !
jean hiroux. —Faut voir qui e’est ! mandrin. — Attends, tu vas examiner cc coup de temps!
(U s'approche de l’inconnu et lui met la main sur l'épaule.)
mandrin. — Dites donc, camarade , vous avez l’air de traiter tout ce que nous racontons d’histoires à dormir debout... et de prétendre qne vous en feriez bien autant!...
l’inconnu. —Certainement... car j’en ai bien fait plus!
cartouche. — Vous 1 l’inconnu. — Moi ! cartouche. —Allons donc, farceur! l’inconnu. —En effet, j’ai fait mes farces! cartouche. —Mais, enfin, citcz-nous un d ■ vos exploits, — car enfin nous ne vous connaissons pas.
l’inconnu, — Volontiers... Y a-l-il un de vous qui ait jamais volé soixante millions d’un seul coup?
tous, avec des signes d’étonnement,— Non... jamais... moi pas... je l’avoue !...
cartouche. — Mais qui donc a été à même de commettre un vol aussi important!
l’inconnu. —Moi!,.. Et plus d’une fois encore !
jean hiroux, —Y blague! l'inconnu. — Pas du tout!.,. Je régnais sur' un grand peuple; chaque année, je me faisais donner de l’argent pour entretenir un nombre déterminé de soldats; j’en renvoyais chaque année cent mille chez eux en congé, ce qui me procurait un petit bénéfice de soixante millions, que je faisais passer des caisses de mon peuple dans les miennes !...
cartouche. — Oui, mais vous avez été écartelé 1
l’inconnu. —Non! mandrin. —Roué vif, alors! l’inconnu. — Non!
jean hiroux. —Guillotiné, hein?.,. Allons, voyons, avouez-!e !... 11 n’y a pas de honle à ça!.., Je l’ai bien été, mou
l’inconnu. —Non,—je suis mort tranquillement dans mon lit.
lacenaire. —Eh bien ! messieurs, nous n’a- vens qu’à nous incliner: il est notre maîlre à tousl
BRIDAINE.
