LB GRELOT

VESTAPAN.

Tu parles dor, mon ange 1

1

ZANZIBAR.

Et qui présida à la démolition?

VESTAPA'N.

Cette farce! Ceux, parideu, qui avaient construit.

ZANZIBAR.

Bien, je comprends! Drôle de pays tout de même.

VESTAPAN.

Cest ce que lon appelle donner des gages; cela ne fait pas de bien, mais cela fait du mal; dans notre pays, le premier soin de tout gou­vernement est de démolir ce que le précédent a fait; il ua pas fini quun autre la remplacé, qui gratte, gratte et repeint.

ZANZIBAR.

Tous devriez alors créer un ministère des emblèmes et enseignes nationaux.

VESTAPAN.

Inutile mon cher, tout le monde sy met, je te conterai si tu veux pendant Teniracte, lhistoire dun auteur qui fil toutes sortes de démarches pour obtenir la croix d'officier de la Légion-dHonneur ; il alla pour cela jus­quaux... prévenances les plus délicates. Lem­pire tombé, il sempressa de prendre une échelle, puis lappliquant contre le mur de la mairie quil administrait, il renversa ses propres mains le buste du souverain quil avait tant aimé. Je sais le détail de la dame qui tenait léchelle, plus tard on le vit paraître en garde national avec une croix dont il avait ar­raché laigle.

ZANZIBAR.

Pour toute punition, sil était de mon pays, je le forcerais à parler sa croix dans létat il Ta mise.

VESTAPAN.

Depuis, ïl a du reste repris son vieux dra­peau et pour abîmer ses amis du lendemain, il composa une pièce restée célèbre à eau se des claques que sy administraient les specta­teurs.

ZANZIBAR.

Il nen na pas reçu quelquune dans la ba- arre?

VESTAPAN.

Il ne Ta jamais dit au moins, mais revenons à lOpéra. Donc nouvelles dépenses pour rem­placement d'emblèmes séditieux. Puis, on transforma l'Opéra en magasins, à cela rien à dire, les besoins de la guerre l'exigeaient, maiila Commune arriva, et les courageux- iensefars de lidée populaire, roulèrent dans lédifice nous allons entrer tout le vin quils purent y faire tenir; le vin roulé il fallait le boire et comme on en avait paraît-il jeté pas mal sur la nappe, en dût nettoyer des fonda­tions aux combles, ce qui tu le penses bien ne se fit pas pour tes beaux yeux. Les travaux re­prirent cependant, mais avec une telle lenteur faute de crédits suffisants, quon y serait en­core dans dix ans si la salle de la rue Le Pele- tier navait brûlé, comme elle se serait infail­liblement écroulée Tannée suivante, ce ne fut quun mince malheur.

ZANZIBAR,

Mais qui fut cause de cet incendie ?

VESTAPAN.

Si Ton cherche a qui il fut utile, on arrive à soupçonner Offenbabh. Jeanne dArc quil jouait à lépoque, aurait fait des recetles plus que modestes, mais lOpéra nexistant plus, le public assoiffé de musique se précipita à la Gaîté. Pourtant je dois dire que Ton ne trouva pas contre le maestro de preuves suf/isautes, il fut donc laissé en liberté.

ZANZIBAR.

Mais lOpéra ?

VESTAPAN.

Nous y revenons. Après quelques mois de séjour à la salle Yentadour pendant lesquels on joua l 'Esclave, une partition dun monsienr Membrée...

ZANZIBAR

Voilé un compositeur qui ne doit pas man­quer de vigueur.

VESTAPAN.

Zanzibar il y a des dames. On se décida donc à ouvrir la nouvelle salle qui coûte mainte­nant autant que plusieurs villages.

ZANZIBAR.

Elle doit être parfaite.

VESTAPAN.

Le côté décoratif est admirable et Ton vien­dra longtemps pour voir le grand escalier. Mais on nest pas sûr de lacoustique on gèle aux entrées de lamphithéâtre et de lorchestre et les chanteurs en sortant de scène pour ren­trer dans leur loges, traversent un couloir glacial ils ne peuvent manquer de gagner de bonnes pleurésies et de vigoureuses flu­xions de poitrine. Ajoute à celà que le lustre néclaire pas et quoi quon y fasse néclairera jamais une salle dent le fond ne renvoie pas la lumière, et, sauf ces quelques inconvénients irrémédiables du reste, je confesserai que tout est parfait.

ZANZIBAR.

Je me connais moi jaurais coupé la tête à tous ces gens. Mais nous sommes en France.

Ah ! ça dis-moi un peu qui a payé les frais de ce vaste monument.

VESTAPAN.

Le peuple pardieu.

ZANZIBAR.'

Alors jespère que tous ces braves gens que voici sur la place nattendent que le moment dentrer pour jouir de lédifice quils ont si chèrement payé.

VESTAPAN.

Oh ! trop naïf Oriental, le peuple" ne ntrërâ jamais dans ce temple de lart, le prix des places est par trop élevé.

ZANZIBAR.

M*ais je vous croyais en République. Tout par le peuple et tout pour le peuple. Je vois bien à vrai dire, que lOpéra a été construit par le peuple, mais il ne me semble guère quil en doive profiter. Quen penses-tu !

VESTAPAN.

Je pense mon joli négrillon que nous ne fe­rons jamais rien de toi, ce sont de hautes considérations politiques, dont tu ne com­prendras jamais le premier mot. Donc pas­sons. La France étant en Républiqne, on a offert la soirée dinaugurat-ion de son plus bel édifice aux souverains étrangers.

ZANZIBAR.

Je vais donc avoir la joie de voir mes collè­gues.

VESTAPAN.

Minute. Depuis que Ton tire dessus à coups de pistolet dans le bois de Boulogne et quon leur crie des bêtises aux oreilles, dans le pa­lais de justice, ils ne se risquant plus guère, mais ils envoient leurs représentants. Tu ver­ras cependant un roi, il est éclos davant-hier, cest le roi dEspagne, Alphonse XII.

VESTAPAN.

Sils le jouent, ce sera au xvhist, et ce ne sera pas le mort qui fera défaut.

ZANZIBAR.

Cela ne fait rien, comme on ma dit que le jeune prince Alphonse avait appris son éléva­tion au trône pendant quil prenait un bain de pied, je vais interdire toute espèce dablu­tions aux membres de ma famille, comme cela je serai tranquille.

VESTAPAN.

Farceur, va ! Tu les laisseras au moins se laver les dents.

ZANZIBAR.

Non, celà les déchausse !

VESTAPAN.

Eh ! bien, et les pieds, celà les déchausse encore bien davantage.

ZANZIBAR.

Quoi quil en soit, les deux rois vont jouer leur peuple, et pendant ce temps en Espagne, le commerce et les; affaires vont aussi mal que possible...

une voix sardonique, dans Vombre.

Faites vos jeux, Messieurs I rien ne va plus:

[Messieurs les directeurs de province, qui dési­reraient monter notre revue, pourront faire jouer le rôle de la voix, par M. Monial, ou pir le coif­feur du théâtre .)

Zanzibar et Vestapan, croyant chacun que son interlocuteur est ventriloque, sadmi­nistrent des paires de gifles, échangent des cartes bientôt suivies dexcuses plus plates quun discours de M Bocher. Puis, après que nos deux héros se sont fait servir un cintième au café Anglais, ils entrent dans lintérieur de lOpéra.

SCÈNE III.

lintérieur de lotéra.

Vestapan a toutes les peines du monde à empêcher Zanzibar de sagenouiller à la porte du rez-de-chaussée quit a prise pour lentrés dun tombeau. Une foule brillante circule de toutes parts. De jeunes gentilshommes, en ma­nière de passe-temps, décrochent les becs de gaz et versent du punch dans le dos des dames. Le jeune Gontran de Sacpercé fait la tabatière dun vieux diplomate, et lui dit pour sexcuser quil Ta pris pour son concierge. Le diplomate, étourdi par les manières exquises de Gontran, lui offre la main de sa fille. Gon­tran lui demande si elleva bientôt accoucher. Cette plaisanterie un peu risquée met fin à lentretien. Bruit de trompettes.

ZANZIBAR.

Que! roi et quelle Espagne? Javais enten­du parler dwfcertain don Carlos qui réclame le trône, lève des impôts, bat monnaie et grave des timbres-poste sur lesquels on le ie- présente la tête couverte de lauriers. En al­lant à mon bouillon déjeuner ce matin on men a montré dans la galerie Vivienne. Jvoue navoir pas bien compris les lauriers dont s'affuble ce jeune chef de bande. sont pour cela les nobles victoires quil a rempor­tées?

VESTAPAN.

Mais, quest-ce quil te faut à toi, il a tué un bon nombre de ses compatriotes, et cela ne te suffit pas, quand son cousin Alphonse va passer en Espagne, les choses recommen­ceront de plus belle.

ZANZIBAR,

ZANZIBAR.

Quest-ce encore que cela?

VESTAPAN.

Cela, mon bonhomme, cest tout bonnement le lord-maire de Londres avec son cortège.

ZANZIBAR.

Javoue, mon cher, que jaurais cru bien plutôt à une mascarade.

VESTAPAN.

Silence, malheureux, si lon nous enten­dait.

ZANZIBAR.

Explique-moi alors ce que sont tous ces gens-.

VESTAPAN.

Si je te comprends bien, ces deux jeunes souverains vont se provoquer et combattre Tun contre lautre, leur intérêt personnel est seul en jeu, et il me semble quil serait in­juste...

VESTAPAN.

Gros bébé, va!

ZANZIBAR.

Qui se battra donc et qui payera les frais de la guerre.

VESTAPAN.

Le peuple pardieu !

ZANZIBAR.

Mais, alors, cest comme chez vous, pour votre Opéra. Tout par le peuple... et rien pour lui.

VESTAPAN.

Si, les coups !

ZANZIBAR.

Si jétais Tun des prétendants, je propose­rais aux autres de jouer le trône-en cinq sec à lécarté.

Ces messieurs en rouge que tu vois sont des trompettes qui, toutes les fois quil fai-t un mouvement, lui jouent une petite fanfare.

ZANZIBAR.

Mais sil naime pas la musique.

VESTAPAN.

Tons les souverains et tous les fonctionnai­res sont forcés de lair^er; dailleurs, le lord- maire nest pao des plus à plaindre, on choisit pour lui les premiers musiciens de la Grande- Bretagne, le malheur est qu'ils jouent toujours les mêmes airs. Dans les commencements, cela va très-bien, n>ais, à la longue, cela est in­supportable.

ZANZIBAR.

Et ils laccompagnent partout, partout?

VESTAPAN.

Partout; il y a des cas cest terriblement gênant.

ZANZIBAR.

Et ces hommes diversement costumés?

VESTAPAN.

Ce sont tous ses officiers : Tuu est porte glaive, lautre héraut darmes, lautre porte masse, etc., etc.

ZANZIBAR.

Tous ces gens- me paraissent bien inutiles à traîner derrière soi.

VESTAPAN.

Que veux tu, cest lusage depuis le moyen- âge. Le lord-maire est le souverain de la Cité, cest un des notables commerçants de Lon­dres ci des plus riches, car les frais de repré­sentation sont lourds; il représente le peuple, et, quand il passe en son carrosse de gala, la voiture du souverain se range pour lui laisser la place. On laffuble dun costume de carna­val, dune perruque ridicule, dun chapeau de cocher de corbillard, dune lourde chaîne en or; tous ceux qui lentourent portent des cos­tumes aussi riches que ridicules, ef voilà lex­pression suprême de la démocratie anglaise- Il na, dailleurs, aucune espèce de pouvoir, mais cela fait bien, et puis cest lusage.

ZANZIBAR

Daprès ce que tu me dis, je suppose que les gens du peuple à Londres doivopt être bien riches, puisque leurs représentants se couvrent dor.

VESTAPAN.

Erreur, mon cher, il nest pas de pays> ils soient, au .contraire, plus malheureux- Mais on est fou en Angleterre des vieille» coutumes; cteez ce peuple, qui se dit le plu® sérieux et le plus pratique du monde, o® exhume, à chaque instant, dans les procès, des lois qui datent de Guillaume-le-Conqué' rant.

ZANZIBAR.

Il ne me semble pas que Ton ait pour I e lord-maire les plus grands égards. Je vois cT la curiosité et point de respect. Gela doit bien létonner, lui, habitué q Til esi à la vénéra­tion des Anglais.

VESTAPAN.

De b. vénération, lui, d sors-tu, crois-ff donc les Anglais assez simples pour prendre tout cela au sérieux? ils en rient plus fort qiff nous. Seulement ils ont le bon goût de n e rien dire, au lieu que les Français, qoand il 5 ont du linge sale, au lieu de le laver sagemefl* en famille, nont rien es plus pressé que d e convier toute lEurope à assister à la lessive- De façon quon se moque deux.

ZANZIBAR.

Jadmire toutes ces belles peintures, ce» sculptures merveilleuses; mais dis-moi, ih 1 peu, pourquoi Ton ne voit nulle part te n 0 $ du ministre sous lequel ces merveille* ont été achevées ?

VESTAPAN.

Je vais te dire: le ministre actuel se nomflT M. de Cumont, et Ton avait, en effet, préparé une inscription qui portait son nom. P malheur la plaque se trouvait juste devaO 1 une glace et on lisait le nom du ministre & lenvers. On a y renoncer à cause de 5 dames.

ZANZIBAR.

Jentends, M. de Cumont est un ministr* que la pudeur empêche de renverser.

VESTAPAN.

Un mot, déjà malheureux, mais voici qiff le spectacle commence ; entrons dans 1* salle et laissons tous ces badauds qui pré fèrent regarder les livrées dans les corri' dors.

ZANZIBAR.

Nous allons entendre tous les chanteurs le* plus renommés, jespère; je vais savoir, enfid' à quoi men tenir sur le célèbre Faure.

VESTAPAN

Non, mon cher, tu nentendras pas Faur®». le programme na pas été' fait comme il le' sirait et il sabstient.

ZANZIBAR.

Mais son directeur?

VESTAPAN.

Il ny peut rien; le fameux baryton a étf conter son affaire au ministre qui a eu le tof* de lécouter au lieu de le flanquer à la port, 6 comme il convenait, et maintenant, sil lexi' geait, il faudrait probablement que M. Halaïf zier chantât à sa place, ce qui ne laisserai 1 pas que dêtre piquant. Dailleurs, il veut I* Légion dhonneur, et, si le ministre vit encore» il laura, M. Chauffard aidant.

ZANZIBAR.

Qui est ce monsieur Chauffard ?