LE GRELOT

soleillé, et de vingt-cinq mille gaillards qui ne sont pas précisément commodes, je le recon­nais, mais qui, cependant, auraient, je crois, quelque peine à rosser trente-cinq millions de Français.

Et depuis quarante ans, nous ne poussons pas vers le Soudan la terre promise, à ce quon dit à cause de ces particuliers-! Cest se moquer, en vérité. Parbleu, je le sais bien: il y a le désert, on ne trouve pas de Rouillon- Duval ni de brasseries Wallace. Voilà-t-il pas une belle affaire! Cest donc une difficulté in­surmontable? Cependant, depuis trois mille ans, les caravanes traversent le Sahara, sans autre inconvénient sérieux quune redevance à payer à ces messieurs. Pensionnez-les alors, puisque vous nosez pas aller leur tirer les oreilles.

Vers la fin de lEmpire, une mission commah- déepar le commandant Mircher, sen allaàRha- damès. dans la Tripolitaine, sentendre avec les chefs Touartgs, à 1effe.t dobtenir le passage, moyennant finance, à travers le désert. La mis­sion revint avec un traité en bonne et due forme; on était amis comme le derrière et la chemise. Aussi, on ne fit rien du tout, et les choses res­tèrent en létat.

Esquintez-vous donc le tempérament à servir les irtérêts du pays;.on en est joliment récom­pensé !

Mais je nen finirais pas si je Voulais épancher dans votre sein tout ce que jai sur le cœur; je conclus donc : si le gouvernement ne tente pas limpossible pour délivrer les quatre survivants de la mission Flatters, je dirai... Ma foi non, je ne dirai rien; ce sera peut-être plus prudent?

Mais si je ne le dis pas, je le penserai!

P. Darin.

ZHomarderies

« Le roi des Belges, voyageant incognito sous le nom de comte de Snoy, aide de camp, est arrivé à Aix-lt s-Bains.

« Sur le désir formel du roi, aucune récep­tion na été faite. »

Mais pendant quil est dans la région nous lengageons vivement à pousser jus­quà Grenoble, lon pourrait lui faire un bout de conduite.

Cest bien le moins que nous lui devions pour reconnaître son aimable attention... dêtre allé prendre le mot dordre à Londres avant de se risquer en Savoie et de retourner rendre compte de ses « impressions de voyage» à lord Salisbury...dicule, attendu très incessamment à Dieppe, en sa villa Cecil.

« Savez-vous » quil faut à ces deux com­pères une dose de toupet vraiment anglo- belge, pour venir ainsi intriguailler contre la France sur son propre territoire !

Ah ! si nos ministres avaient « ailleurs » un peu de ce que les « zhomards ont aux pattes », ils nhésiteraient pas à envoyer le vieux Léopolichinelle flamand se faire dou­cher par le Manneken-Piss et son acolyte britannique voir si Cornélius Herz na pas bientôt fini de tenir la justice française en échec, en menaçant nos chéquards influents de « casser du sucre » si la boiteuse Thémis persiste à réclamer son extradition... en priant Jéhovah, le Dieu des Juifs, quon ne la lui accorde pas.

« Les prouesses cynégétiques et sportives de Guillaume II sont fort remarquées par les Anglais.

« Le souverain habite maintenant le splen­dide château de Lowsher de lord Lonsdale et chasse cette espèce de coq de bruyère que les Anglais appellent « grouse ».

« Trois gardes-chasse de lord Lonsdale étaient placés derrière lui qui lui tendaient continuellement un des trois fusils quils ve­naient de recharger. En très peu de temps lempereur avait abattu près de cinq cents oiseaux.

Mais le « coq gaulois » qui a heureuse­ment la vie plus dure et lergot plus redou­table que son congénère des bruyères an­glaises continue à défier le plomb du Nemrod teuton.

Entre nous, dailleurs, les coqs britanni­ques nous font leffet de fameuses poules mouillées !

« Une dépêche de Berlin au Times annonce que Tordre de la Légion dhonneur a été conféré à lamiral Knorr qui commandait à Kiel lescadre allemande. »

Pauvre Légion dhonneur ! si son ruban nétait déjà « rouge », il le deviendrait din­dignation et de honte.

Jaurais plutôt compris quon décorât pour « services exceptionnels », un pompier alle­mand, le sieur Nichensky dUtereen, près de Hambourg, qui vient dêtre arrêté comme incendiaire. H a avoué que, depuis huit ans, il a mis le feu à vingt-cinq maisons.

« Nichensky passait pour le plus zélé de la corporation, car on le signalait comme se

trouvant toujours le premier sur le lieu du sinistre ! »

Ce gaillard- mérite dêtre porté à Tordre du jour du prochain congrès international dhygiène, pour sa persévérante et judicieuse application du principe sanitaire : le feu purifie tout.

Guillery.

Furor teutonicus

t Un marchand de nouveautés de Berlin a eu lidée de munir les gants gauches desti­nés à sa clientèle féminine dun petit miroir rond.

« Cette innovation obtient, paraît-il, un succès fou sur les bords de la Sprée. Au théâtre, en wagon, on voit sa voisine fixer obstinément le creux de sa main gauche, sous prétexte de réparer le désordre de sa chevelure, elle agite son espion en tous sens, et bientôt son entourage na plus de secrets pour elle. »

Il est évident quune mode basée sur «les­pionnage » ne pouvait naître et faire fureur quen Allemagne ; car cest le furor teutonicus par excelleuce.

En voulez-vous des « mouchards »? Ah ! les sales bêtes ! elles ont des glaces aux pattes, maintenant.

Tâchons quelles ne viennent pas se mirer chez nous ; et prohibons à la frontière l'importation des truies germaines, malgré que ladministration des forêts vienne de pu­blier dans son rapport sur létat du gibier en France crue « les neuf dixièmes des sangliers auraient péri ». Il est bon dajouter pour rassurer les chasseurs de la « grosse bête » que ce rapport est antérieur à larri­vage des hures tudesques, débarquées récem­ment à Mars-la-Tour pour fouillerles souve­nirs et les tombes de « Tannée terrible » dans lespoir dy déterrer des truffes. Mais il ny germe pour ces pèlerins, que des pommes cuites en temps de paix et en temps de guerre, de durs pruneaux, que les « commis­sionnaires en primeurs », Lebel, de Bange et Cie se chargent par la culasse de leur faire parvenir, en grande vitesse, et tout ce quil y a de plus franco ! Car, sils se souvien­nent, nous noublierons jamais les atrocités, les brigandages et les ignominies sans nom commises par les hordes de malandrins dou- tre-Rhin, en 1870-71, dans nos départements envahis par la faute inexpiable de lexécrable Empire, dont les derniers débris osaient en­core banqueter et rêver la résurrection, ces jours-ci, au moment même les Allemands hochl... quêtaient tout le long de la frontière hélas 1 déchiquetée à coups de canon en pleine chair de la patriele sanglant anni­versaire de leursvictoires, ou plutôt de notre écrasement sous le nombre.

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Mais le bruit même de leurs fanfares et la jactance de leurs dithyrambes gothiques per­dent singulièrement de leur éclat et ne pro­voquent que luniversel mépris, grâce aux aveux significatifs échappés aux comparses survivants de la tragédie remise à la scène par les bourreaux de Bazeilles et les tortion­naires de nos malheureuses villes rançon­nées, pillées, violées et brûlées par ces bru­tes féroces enivrées de carnage.

Cest ainsi que la Gazette de Cologne publie une lettre datée de Chartres 5 .décembre, si­gnée par un soldat allemand : « Depuis que la guerre, y est-il dit, est entrée dans la phase actuelle, cest une vraie vie de brigands que nous menons. » Le 9 décembre, un sol­dat prussien écrit dArques à sa mère une lettre dont YEvening Standard reçut commu­nication « La seule chose quil y ait de changée, dit-il, cest quen retournant chez nous, nous ne saurons plus faire la différence du tien et du mien ; nous sommes devenus de véritables voleurs : cest à-dire quon nous ordonne de prendre tout ce que nous trou­vons, etc.»

Ça, des conquérants? de glorieux vain­queurs des épopées militaires de cette fin de siècle? Allons doncl de simples bandes de cambrioleurs, nombreux et bien outillés, chourinant dans les campagnes femmes, en­fants et vieillards sans défense, après sêtre mis à vingt contre un pour terrasser le garde- champêtre désarmé, surpris à limproviste et momentanément impuissant à faire triom­pher le droit contre la force scélérate.

Mais pour te protéger et te défendre désor­mais, ô Frac ce! contre ces héros patibulaires, T « arme » quil faut tappliquer sans relâche à renforcer et à perfectionner indépendam­ment de ton infanterie, de ta cavalerie et de ton artillerie cest la gendarmerie.

Beaujolais.

Les Gaietés de la Finance

La Bourse officielle est déserte. Cha­cun bat sa flemme, qui aux eaux, qui à la montagne, qui à la mer, qui à Asniè- res-le-Collecteur, qui même dans sa man­sarde, pour disparaître du boulevard et se donner des allures de Monsieur du monde select, alors quil vient toujours en bohème légèrement mâtiné de « rasta. »

On se fiche de nos rentes, des grands établissements de crédit, des chemins de fer et autres valeurs, dites de « père de famille », comme de «coller un tampon », suivant lexpression courante de MM. les agents de change. Cest le désert autour de la corbeille, et comme affaires, le néant.

Au contraire, sur le marché libre tout grouille et Ton se livre aux cabrioles les plus invraisemblables sur les mines dor.

« *

Les affaires dites de mines dor sont, en effet, à lheure actuelle, en train dac­complir une évolution, inattendue peut- être pour quiconque, absorbé par les évé­nements quotidiens, ne sait pas et ne cherche point à prévoir le lendemain plus loin que la liquidation prochaine, mais naturelle, normale, inéluctable pour les financiers expérimentés, qui voient clai­rement parcourir derechef le cycle fatal évoluèrent naguère les Langrand-Du- monceau, les Philippart et les Bontoux, pour ne citer que les plus célèbres de nos krackers.

On sait comment débuta le mouve­ment, qui entraîne aujourdhui dans son orbe le plus clair des forces vives de no­tre marché.

On commença par trouver des terrains aurifères au Transvaal., le plus pré­cieux métal était littéralement à l'affleu­rement. Il ny avait, comme on dit, quà se baisser pour en ramasser. En creu­sant quelque peu, on en ramassait da­vantage. On se baissa dabord, on creusa ensuite. La main-dœuvre humaine ne suffisant plus, on utilisa les machines. Mais il fallait de largent pour acheter et installer celles-ci. Pour sen procurer, on émit des actions, auxquelles de larges dividendes valurent bientôt des cours parfois extrêmement avantageux pour les acheteurs de la première heure.

Ces copieux bénéfices alléchèrent dau­tres spéculateurs qui, forts de ce que les mines aurifères sinclinaient vers le sud denviron 45 degrés, imaginèrent dcheter des daims au sud des Compagnies dalfleurement (out crops)., en creu­sant des puits, on recoupait les veines et on en poursuivait lexploitation. Cest ce quon appela les deep levels, ou compa­gnies à niveau profond. Daucuns obtin­rent, encore, certains résultats. Les actionnaires y virent les légendaires « af­faires davenir ».

Jaloux des succès des uns et des au­tres, de nouveaux venus imaginèrent, après les terrains « il y avait de lor » (out croops) et les terrains « il devait y avoir de ior» (deep levels), de tirer parti des terrains « il pouvait y avoir de lor ». Cest sur cette hypothèse, toute gratuite, du moins pour ceux qui la mi­rent en circulation, que se greffèrent des Compagnies, pourvues de chartes plus ou moins valables, leur conférant des droits sur des territoires dune étendue déme­surée, et désireuses, tout dabord, de se procurer des capitaux invraisemblables, pour les gens habitués à considérer comme respectable une douzaine ou une centaine de millions.

Naturellement, ces derniers titres se placèrent moins bien que ceux des deux premières catégories. On imagina alors, pour les écouler bon gré mal gré, de for­mer des trusts. Ces trusts, que Ton appe­lait jadis chez nous des omniums, sont, pour ainsi dire, des magasins généraux Ton dépose tous les rossignols inven­dus, en fait de titres de mines dor. Sur cette jolie marchandise, on émet des war­rants. Ce sont ces warrants que Ton offre au public, qui sempresse parfois de les

acheter, après avoir eu le bon sens de re­fuser dacquérir les papiers en représen­tation desquels ils sont créés !...

*

* #

Il semblerait quici le cycle dût sarrê­ter, car on touchait au point de rebrous­sement après sêtre élevé jusquaux sommets extrêmes de la spéculation, on allait verser dans la simple et vulgaire escroquerie. 11 nen fut rien. Les acqué­reurs se montrant médiocrement enthou­siastes pour les truists , on imagina tout récemment de faire absorber les titres de ceux-ci par des Banques spéciales, dont les actions furent mises en vente avec des majorations fantastiques, allant dès le début jusquà 180 pour lOO.Omira- cle !..., il se trouva des acheteurs pour papier, basé sur du papier, représentant du papier, tirant sa valeur de la probabi­lité de lexistence dor. Autrement dit, on en est à négocier lombre dune ombre de lombre dun soupçon dombre. On croit rêver en lisant ces choses. Et cependant rien nest plus réel. Et M. Robinson a réussi à vendre cela. Ce nest certes point banal.

Mais cela tend à le devenir. Les lau­riers cueillis par M. Robinson, naguère, empêchaient dautres gens daudacieuse initiative de dormir. Aussi lillustre M. Bar- neton sempresse-t-il de marcher sur ces traces, avec une Société au capital de 50 millions de francs une misère!... Il est vrai que la majoration est déjà du triple ; mais comme dit Gavroche : Ça fiche ça, on rigole !...

Dautres viendront et le mouvement saccentuera jusquà linévitable catas­trophe finale.

Les gens qui braisent, quand ils se trouveront dans ce krach suprême, nau­ront pourtant pas à se plaindre que les avertissements leur auront manqué. Ou­tre les arguments des journaux indépen­dants et honnêtes, il est des faits écla­tants, comme les récents avatars de la Londonderry.

Mais il nest pire aveugle que qui ne veut pas voir, comme il nest pire sourd que qui ne veut point entendre !...

A bons entendeurs, salut.

François Conscience.

FRANCE-ALBUM

ILLUSTRATION DE la FRANCE PAR ARRONDISSEMENTS

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